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Afrique australe

Bantous · Ubuntu

Chez les Bantous d'Afrique australe (Zoulous notamment), le socle ancien et bien attesté est le culte des ancêtres (amadlozi / amathongo), la divination et la guérison (izinyanga, izangoma), et la figure du premier ancêtre-créateur uNkulunkulu — croyances documentées dès les premières ethnographies missionnaires du XIXe siècle. En revanche, « Ubuntu » comme philosophie systématique (« umuntu ngumuntu ngabantu ») est un concept ancien dans le langage courant mais dont la formulation en doctrine humaniste, éthique et politique est récente : elle date surtout des années 1960-1990 (théologie chrétienne africaine, Tutu, Ramose, réconciliation post-apartheid), et plusieurs chercheurs (Michael Eze, Bernard Matolino) y voient en partie une « tradition inventée » ou reconstruite. Il faut donc distinguer le fond religieux bantou attesté de longue date du packaging philosophique moderne d'Ubuntu, souvent idéalisé dans le discours New Age et pan-indigéniste.

Photo : Javier Puig Ochoa · BY 3.0
Les correspondances

Les sept valeurs, vues d'ici

Comment Bantous · Ubuntu dit, à sa manière, ce que tant de peuples ont senti ailleurs — valeur par valeur.

AttestéFolkloreModerne
La Terre

La Terre est une Mère

Partout, l'humanité a senti la Terre comme une mère vivante et nourricière, à qui l'on doit gratitude et respect.

Nomkhubulwana, la Terre-Mère Attesté

Déesse zouloue de la fertilité, des récoltes et de la pluie, patronne des jeunes filles.

Nomkhubulwana (aussi appelée Inkosazana yaseZulu, « la Princesse du Zulu ») est une divinité féminine attestée dans la religion traditionnelle zouloue, associée à la fertilité, à l'agriculture, à la pluie et à l'arc-en-ciel. Concrètement, avant les labours, les femmes lui consacraient un petit champ planté près d'une rivière et versaient une libation de bière sur le sol en priant pour une récolte abondante. Elle symbolise la générosité de la terre et le lien entre pluie et croissance ; les mêmes chants étaient entonnés lors de ses cérémonies et des rites de puberté des filles, censés favoriser fertilité et bonnes pluies. Nuance honnête : les descriptions ethnographiques varient (déesse céleste « descendue des cieux », ou entité aquatique proche des sirènes des devins), et certains rapprochements avec « Mbaba Mwana Waresa » relèvent de compilations mythologiques modernes plutôt que d'un culte unifié.

Les Animaux

Les animaux, parents & messagers

Frères du vivant ou passeurs entre les mondes, les bêtes relient l'humain à ce qui le dépasse.

Le python et les serpents-ancêtres Attesté

Certains serpents, surtout le python, sont vus comme des ancêtres (amadlozi) revenus visiter les vivants.

Chez les Zoulous et plus largement les peuples nguni d'Afrique australe, une croyance largement attestée associe certains serpents aux esprits des ancêtres qui reviennent auprès de leurs descendants. Concrètement, un serpent non venimeux entrant dans le foyer ne doit être ni tué ni chassé : on y voit un amadlozi et on peut lui adresser des paroles de bienvenue. Le python (Python natalensis) est particulièrement respecté comme messager des ancêtres, et ses mouvements ont pu être intégrés à des danses cérémonielles ; le tuer est prohibé. Symboliquement, le serpent incarne la continuité entre morts et vivants et la présence protectrice de la lignée. Nuance : l'espèce précise « ancestrale » varie selon les régions et les familles, et toutes les rencontres avec un serpent ne sont pas interprétées ainsi.

Le Végétal

Les plantes & les arbres sont sacrés

L'arbre qui relie les mondes, la plante qui soigne, le bosquet habité : le végétal comme présence divine.

Umuthi, l'arbre-remède Attesté

Le mot muthi (« remède ») vient de umuthi, « arbre » : la pharmacopée végétale de l'inyanga.

Le terme muthi (ou muti), qui désigne les remèdes traditionnels d'Afrique australe, dérive du zoulou umuthi, « arbre » (pluriel imithi) — ce qui inscrit la médecine dans le monde végétal. L'inyanga, herboriste-guérisseur, prépare et prescrit ces remèdes à partir de plantes, mais aussi d'ingrédients animaux ou minéraux, choisis selon l'affection. Symboliquement, l'arbre relie racine et remède, la guérison puisant sa force dans la végétation ; les marchés de muthi (comme à Durban) témoignent de la vitalité actuelle de cette pharmacopée. Nuance honnête : l'inyanga se distingue en principe du sangoma (davantage devin), même si dans la pratique les rôles se recouvrent souvent, et le mot muthi couvre aussi bien des préparations médicinales que des charmes à visée spirituelle.

L'Invisible

Le monde est habité d'esprits

Sous les collines, dans les sources et les montagnes — partout, l'invisible affleure et côtoie le visible.

Les amadlozi, les ancêtres Attesté

Les esprits des ancêtres, intermédiaires entre les vivants et le divin, à honorer et apaiser.

Dans la cosmologie zouloue, les amadlozi (ancêtres, aussi dits « idlozi » au singulier) occupent une place centrale comme intermédiaires entre les vivants et le divin. On les honore et les apaise par des rituels et des sacrifices réguliers, et ils communiquent avec leurs descendants par les rêves, la possession et la divination. Symboliquement, ils ne sont pas « morts » mais « vivants-morts » veillant sur la lignée : négliger leur culte peut attirer infortune et maladie, les honorer apporte protection et prospérité. Cette vénération est solidement attestée et demeure vivante ; elle s'articule aux serpents-ancêtres, à la bière rituelle et à la fumée d'imphepho (encens) brûlée pour les invoquer.

L'Éveil & soins

On guérit par le sacré

Le souffle de vie, le rituel, le guérisseur : rétablir l'équilibre du corps et de l'âme.

Le sangoma et l'ukuthwasa Attesté

L'appel des ancêtres (ubizo) et l'initiation-renaissance qui fait naître le devin-guérisseur.

Devenir sangoma (devin-guérisseur zoulou) n'est pas un choix mais un appel des ancêtres, l'ubizo, qui se manifeste souvent par une maladie mystérieuse, une détresse ou des rêves et visions insistants. L'ukuthwasa désigne l'initiation : le mot (d'origine xhosa) évoque « sortir » ou « renaître », et l'apprenti (ithwasa) se forme auprès d'un maître (gobela) pendant des mois voire des années — souvent au moins neuf mois. Concrètement, l'initié apprend à communiquer avec les ancêtres, à interpréter rêves et signes, à jeter les osselets divinatoires et à reconnaître les plantes-remèdes (muthi), au prix de purifications (bains de vapeur, lavages, abstinence, réclusion loin des proches). Symboliquement, la maladie initiatique se retourne en vocation : la souffrance devient la porte du don de guérir. Cette structure calling-maladie-initiation est bien attestée ethnographiquement.

La Création

L'art est une prière

Tisser, chanter, peindre, danser — créer pour dire le sacré et porter la mémoire du peuple.

Le perlage zoulou Folklore

Un art de perles (ubuhlalu) où couleurs et motifs codent des messages, jusqu'aux « lettres d'amour ».

Le perlage zoulou (ubuhlalu) est à la fois art décoratif et système de communication : chaque couleur, motif et combinaison peut encoder un message sur l'amour, le statut ou la morale. Les jeunes femmes confectionnaient des « lettres d'amour » perlées destinées à un prétendant, où le blanc évoque la pureté et l'amour vrai, le rouge la passion, le noir tantôt le mariage tantôt le chagrin ; le triangle, motif central, signale par son orientation le genre et le statut matrimonial. Symboliquement, l'objet devient parole tangible, un « gardien du cœur » que l'on porte. Nuance honnête : contrairement à une idée répandue, ce « langage des perles » n'est pas un code universel et fixe — les sens varient selon les époques et d'une communauté voisine à l'autre, et certaines grilles de lecture très systématisées relèvent de reconstructions tardives.

L'Apprentissage

Le savoir se transmet, vivant

De bouche à oreille, de maître à disciple : la sagesse gardée et passée, de génération en génération.

L'ubuntu et l'imbongi Attesté

L'éthique de l'interdépendance (« je suis parce que nous sommes ») transmise par le poète-louangeur.

L'ubuntu (« humanité » en zoulou et xhosa) désigne un ensemble de valeurs bantoues centrées sur l'interdépendance des personnes, souvent résumé par « je suis parce que nous sommes ». Sa transmission passe par l'oralité, dont l'imbongi, le poète-louangeur attaché à la cour d'un chef, est une figure clé : il récite d'une voix haute et vigoureuse les izibongo (poèmes de louange) qui nomment, célèbrent — mais aussi critiquent — le souverain et rappellent généalogies et événements historiques. Symboliquement, l'imbongi est une mémoire vivante et une conscience de la communauté, gardien du lien social qu'ubuntu formalise. Nuance honnête : ubuntu est attesté dans l'oralité et les écrits sud-africains dès le milieu du XIXe siècle, mais son érection en « philosophie » systématique et en slogan politique est largement un développement du XXe et XXIe siècle.

Pour aller plus loin

Sources & références

  • Henry Callaway, The Religious System of the Amazulu (1868-1870, Springvale/Natal)
    Source primaire fondatrice : textes zoulous recueillis auprès d'informateurs, avec traduction anglaise, sur uNkulunkulu (création), l'amatongo (culte des ancêtres), les rêves et les izinyanga (devins). À lire avec le recul critique dû à son cadre missionnaire, mais document de première main irremplaçable (numérisé sur Internet Archive).
  • Axel-Ivar Berglund, Zulu Thought-Patterns and Symbolism (1976, C. Hurst/Uppsala)
    Ethnographie académique de référence sur la cosmologie zouloue : le monde des « shades » (ancêtres), le rôle des izangoma, la divinité du ciel et les rituels. Reste l'étude classique la plus citée du XXe siècle.
  • Eileen Jensen Krige, The Social System of the Zulus (1936)
    Anthropologie sociale documentant la parenté, les rites de passage, la place des ancêtres et la structure religieuse zouloue dans son contexte social ; source universitaire classique.
  • Mogobe B. Ramose, African Philosophy through Ubuntu (1999, Mond Books, Harare)
    Ouvrage philosophique de premier plan qui systématise Ubuntu comme ontologie, épistémologie et éthique ('hu-' / '-ntu'). Utile pour comprendre la construction savante et récente d'Ubuntu comme philosophie, distincte du folklore.
  • Christian B. N. Gade / Michael Onyebuchi Eze, travaux sur l'histoire du concept Ubuntu (ex. Eze, Intellectual History in Contemporary South Africa, 2010 ; Gade, 'The Historical Development of the Written Discourses on Ubuntu', S. Afr. J. Philosophy, 2011)
    Analyses critiques retraçant l'émergence écrite d'Ubuntu et sa dimension de 'tradition inventée' / reconstruction post-apartheid ; essentielles pour la partie honnête du dossier (ce qui est moderne vs ancien).
  • Internet Encyclopedia of Philosophy, article 'Hunhu/Ubuntu in the Traditional Thought of Southern Africa' (iep.utm.edu)
    Encyclopédie académique évaluée par les pairs : synthèse fiable sur les sources, les scholars (Ramose, Samkange, Tutu) et les débats autour d'Ubuntu comme philosophie sud-africaine.
  • David Chidester, Religions of South Africa (1992, Routledge) et Savage Systems (1996)
    Historien des religions : contextualise les religions africaines autochtones (dont zouloues), la façon dont les missionnaires et coloniaux les ont décrites, et met en garde contre les reconstructions idéalisées.