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Asie

Bouddhisme

Ce qui est ancien et attesté dans le bouddhisme, c'est une cosmologie où la vie humaine s'insère dans un vaste cycle d'existences (samsara), une éthique de non-violence (ahimsa) envers tous les êtres sensibles, et des textes canoniques (Tipitaka pali) mentionnant arbres, esprits (devas, yakkha) et lieux sacrés — mais le Bouddha ne prêche pas un culte de la « Terre-Mère » ni une divinisation de la nature, notion qui s'accorde mal avec la doctrine de l'impermanence et du non-soi. Le « bouddhisme écologique » (eco-Buddhism), l'idée de l'« interêtre » (interbeing) et les rituels d'« ordination des arbres » en Thaïlande sont largement des reconstructions modernes (années 1960-1990), qui relisent la tradition à la lumière de l'écologie contemporaine occidentale, comme l'ont montré des chercheurs comme Ian Harris. Il faut donc distinguer le fond doctrinal ancien (interdépendance, compassion) du militantisme environnemental récent qui s'en réclame.

Photo : utpala ॐ · BY-ND 2.0
Les correspondances

Les sept valeurs, vues d'ici

Comment Bouddhisme dit, à sa manière, ce que tant de peuples ont senti ailleurs — valeur par valeur.

AttestéFolkloreModerne
La Terre

La Terre est une Mère

Partout, l'humanité a senti la Terre comme une mère vivante et nourricière, à qui l'on doit gratitude et respect.

Bhūmisparśa, la Terre témoin Attesté

Le Bouddha touche le sol et appelle la déesse-terre Sthāvarā à témoigner de son Éveil.

Le geste du bhūmisparśa mudrā (« toucher la terre »), formé par les cinq doigts de la main droite tendus vers le sol tandis que la main gauche repose en méditation dans le giron, illustre un épisode central de la vie du Bouddha historique, Siddhārtha Gautama, situé par la tradition vers le VIe-Ve siècle avant notre ère à Bodh Gaya. Assailli par Māra qui contestait son droit à l'Éveil, Siddhārtha, au lieu de répondre, effleura la terre, et celle-ci « rugit » son témoignage, faisant fuir le tentateur. La déesse-terre invoquée porte le nom de Sthāvarā, « l'immobile » ou « la stable », qui désigne aussi ce qui est vivant sans se mouvoir (minéraux et végétaux) : la terre devient ainsi le socle et le garant impartial de la vérité de l'Éveil. Ce mudrā est l'une des postures les plus représentées de l'iconographie bouddhique, symbolisant l'union de la méthode et de la sagesse. La scène est un récit hagiographique attesté de longue date dans les textes et l'art, même si la figure de Sthāvarā se déploie surtout dans les traditions ultérieures.

Les Animaux

Les animaux, parents & messagers

Frères du vivant ou passeurs entre les mondes, les bêtes relient l'humain à ce qui le dépasse.

Ahimsā, la non-violence Attesté

Ne pas nuire aux êtres vivants est le premier des cinq préceptes bouddhiques.

L'ahimsā, principe indien ancien de non-violence partagé avec l'hindouisme et le jaïnisme, s'exprime dans le bouddhisme par le premier des cinq préceptes : s'abstenir de tuer. Universellement compris comme s'appliquant non seulement aux humains mais à tous les êtres sensibles, il repose sur l'idée que tout acte de violence porte des conséquences karmiques et que nuire à autrui revient à se nuire à soi-même. Concrètement, ce précepte oriente les choix quotidiens, l'attitude envers les animaux et parfois l'alimentation. Il faut cependant nuancer : dans la plupart des traditions bouddhiques, le végétarisme n'est pas obligatoire, et moines comme laïcs peuvent consommer viande ou poisson à condition que l'animal n'ait pas été tué spécialement pour eux. La non-violence est donc un idéal éthique fondamental et attesté dès les textes anciens, dont l'application pratique varie selon les écoles.

Le Végétal

Les plantes & les arbres sont sacrés

L'arbre qui relie les mondes, la plante qui soigne, le bosquet habité : le végétal comme présence divine.

L'arbre de la Bodhi Attesté

Le figuier sacré sous lequel le Bouddha atteignit l'Éveil, à Bodh Gaya.

L'arbre de la Bodhi (« éveil ») est un figuier sacré, Ficus religiosa, reconnaissable à ses feuilles cordiformes à pointe effilée, sous lequel Siddhārtha Gautama, assis à Uruvelā (l'actuel Bodh Gaya, au Bihar), atteignit l'Éveil vers le Ve-VIe siècle avant notre ère. Pèlerinage majeur du bouddhisme, l'arbre fait l'objet d'une vénération continue depuis plus de deux millénaires, et sa feuille en forme de cœur est devenue un symbole de sagesse et d'éveil spirituel. L'arbre actuel de Bodh Gaya n'est pas l'original mais un descendant : un rejeton fut envoyé au Sri Lanka par l'empereur Aśoka au IIIe siècle avant notre ère et planté à Anurādhapura, où il survit sous le nom de Jaya Sri Maha Bodhi, souvent présenté comme le plus vieil arbre planté par l'homme à date connue. Le lien de l'Éveil avec cet arbre est solidement attesté par les textes et l'archéologie, la continuité végétale relevant d'une transmission de boutures vénérée au fil des siècles.

L'Invisible

Le monde est habité d'esprits

Sous les collines, dans les sources et les montagnes — partout, l'invisible affleure et côtoie le visible.

Les esprits lu et sadak Folklore

Esprits serpentins de l'eau et esprits de la terre du bouddhisme tibétain.

Dans le bouddhisme tibétain et son substrat Bön, le monde se divise en trois niveaux (ciel, terre, régions inférieures), chacun peuplé d'esprits distincts. Les lu, esprits serpentins des eaux identifiés aux nāga indiens, habitent sous la surface, dans les sources, lacs et rivières : bienveillants, ils récompensent parfois de trésors, mais offensés ou pollués, ils infligeraient la lèpre et diverses maladies aux humains et à leur bétail. Les sadak (sa bdag, « maîtres du sol ») sont les esprits qui résident dans les profondeurs de la terre et se déplacent selon les cycles des années, mois, jours ou heures ; la tradition géomantique tibétaine détermine leur position exacte avant toute construction, car ils s'irritent si leur espace est violé. Cette cosmologie des « huit classes de dieux et de nāga » figure déjà dans des manuscrits de Dunhuang du début du Xe siècle, témoignant de son ancienneté. Il s'agit d'un système de croyances traditionnel bien documenté, mêlant héritage Bön prébouddhique et apports indiens.

L'Éveil & soins

On guérit par le sacré

Le souffle de vie, le rituel, le guérisseur : rétablir l'équilibre du corps et de l'âme.

Bhaiṣajyaguru, Bouddha de médecine Attesté

Le Bouddha bleu lapis-lazuli, maître de la guérison et de ses douze vœux.

Bhaiṣajyaguru, dont le nom signifie « maître de l'efficacité guérisseuse », est le Bouddha de médecine, mentionné pour la première fois dans un texte mahāyāna, le Sūtra du Bouddha de médecine (Bhaiṣajyaguru-vaiḍūrya-prabhā-rāja Sūtra), réputé contenir de nombreux enseignements sur la santé. Au cours de sa carrière de bodhisattva, il aurait formulé douze grands vœux pour soulager les êtres de la souffrance et les guider vers la libération, régnant sur une terre pure nommée Vaiḍūryanirbhāsa. Il est représenté d'un bleu profond, couleur du lapis-lazuli, pierre rare et précieuse extraite surtout de l'actuel Afghanistan et tenue en Asie orientale pour dotée de vertus curatives, notamment contre l'inflammation et les hémorragies. La pratique concrète associe visualisation du Bouddha bleu et récitation de son mantra pour appeler des bénédictions de guérison, physique comme spirituelle. Figure attestée du panthéon mahāyāna et tibétain, il incarne l'idéal du soin où l'éveil et la médecine se rejoignent.

La Création

L'art est une prière

Tisser, chanter, peindre, danser — créer pour dire le sacré et porter la mémoire du peuple.

Mandalas et thangkas Attesté

Cartes cosmiques peintes ou tracées en sable coloré, supports de méditation.

Le mandala (en tibétain kyilkhor, « centre du cercle et son enceinte ») est un cosmogramme, carte d'un monde bouddhique et palais sacré d'une divinité qui incarne des qualités d'éveil comme la compassion ; le thangka, peinture sur coton ou soie, en est le support pictural le plus courant, représentant divinités, scènes ou mandalas. La tradition rattache l'art du mandala à l'enseignement du Bouddha Śākyamuni, mais la première mention d'un mandala de sable tibétain apparaît dans les Annales bleues, ouvrage d'histoire rédigé entre 1476 et 1478. Concrètement, les moines tracent d'abord les mesures géométriques, puis déposent grain à grain du sable coloré à l'aide de petits entonnoirs appelés chakpur, dans le cadre de rituels d'initiation tantrique. Une fois achevé, le mandala de sable est cérémonieusement démantelé et le sable versé dans une eau vive, illustrant la doctrine de l'impermanence de toute chose matérielle. Ces pratiques sont bien attestées, la datation ancienne relevant de la tradition tandis que les traces écrites remontent au XVe siècle.

L'Apprentissage

Le savoir se transmet, vivant

De bouche à oreille, de maître à disciple : la sagesse gardée et passée, de génération en génération.

La lignée maître-disciple Attesté

Transmission directe du guru au disciple, cœur de la voie vajrayāna.

La relation entre le maître spirituel (guru ou vajrācārya) et le disciple est fondamentale dans toutes les écoles du bouddhisme tibétain et se trouve au cœur même de la voie vajrayāna. Trait distinctif de cette voie, la transmission ésotérique se fait directement de maître à élève par des cérémonies d'initiation qui habilitent le pratiquant à s'engager dans des pratiques précises. La tradition affirme que ces enseignements sont transmis par une lignée ininterrompue remontant au Bouddha historique, parfois via d'autres bouddhas ou bodhisattvas, cette continuité garantissant la pureté et l'efficacité des enseignements : l'authenticité de la lignée orale est posée comme prérequis de la réalisation. Le maître vivant est jugé irremplaçable, tel une lampe allumée capable d'embraser l'esprit du disciple, là où le Bouddha des temps anciens ne pourrait guider aussi directement. Cette structure de transmission est un principe attesté et central, dont l'exigence de continuité et de dévotion au maître est particulièrement marquée dans le vajrayāna.

Pour aller plus loin

Sources & références

  • Ian Harris, « How Environmentalist is Buddhism? », Religion 21 (1991), et « Buddhist Environmental Ethics and Detraditionalization: the Case of EcoBuddhism », Religion 25 (1995)
    Articles universitaires clés montrant que les textes canoniques ne soutiennent pas toujours les revendications écologistes modernes et que l'« eco-Buddhism » est en partie une reconstruction contemporaine (« détraditionalisation »).
  • Mary Evelyn Tucker & Duncan Ryuken Williams (dir.), Buddhism and Ecology: The Interconnection of Dharma and Deeds, Harvard University Press / Center for the Study of World Religions, 1997
    Volume collectif de référence (contributions de Harris, Kaza, Swearer, Gross, Sponberg, etc.) exposant à la fois les ressources doctrinales et les débats critiques sur le rapport bouddhisme/environnement.
  • Donald K. Swearer, The Buddhist World of Southeast Asia, State University of New York Press, 1995 (2e éd. 2010)
    Étude de la tradition vivante Theravada (Thaïlande, Birmanie, Laos, Cambodge, Sri Lanka) : esprits des lieux, rites, festivals et pratiques populaires liées à la nature, y compris les mouvements réformateurs modernes.
  • Peter Harvey, An Introduction to Buddhism: Teachings, History and Practices, Cambridge University Press, 1990 (2e éd. 2013)
    Manuel universitaire standard : présente la doctrine ancienne (samsara, karma, non-violence envers les êtres sensibles, cosmologie) qui sert de socle attesté aux lectures écologiques ultérieures.
  • Tipitaka (Canon pali), notamment le Sutta Pitaka — ex. Metta Sutta et Aggañña Sutta
    Sources primaires anciennes : la bienveillance (metta) étendue à « tous les êtres » et les récits cosmogoniques, socle textuel réel qu'invoquent — parfois abusivement — les relectures environnementales.
  • Thich Nhat Hanh, Interbeing / Order of Interbeing (Tiep Hien), à partir des années 1960-1970
    Source primaire du « bouddhisme engagé » moderne : le concept d'« interêtre » et l'écologie bouddhiste contemporaine, à situer comme reconstruction/adaptation du XXe siècle plutôt que doctrine ancienne.
  • The Metropolitan Museum of Art, Heilbrunn Timeline of Art History — essais « Zen Buddhism » et « Buddhism and Buddhist Art »
    Ressource muséale fiable documentant l'esthétique bouddhiste de la nature (peinture Chan/Zen, paysage, wabi-sabi) et l'histoire matérielle de la tradition.